Domesticating the Dharma

Domesticating the Dharma
Pourquoi lire ce livre ?
Richard D. McBride, II attaque deux habitudes historiographiques qui faussent l’histoire du bouddhisme du Silla : raconter son développement comme une succession d’« écoles » doctrinales et séparer artificiellement une religion d’élite, savante, d’un bouddhisme « populaire » fait de cultes, de miracles et de rituels. Son argument est plus exigeant : les moines érudits, la royauté et l’aristocratie participaient eux-mêmes aux cultes de Maitreya, Avalokiteśvara et Amitābha, commandaient des images, pratiquaient la récitation, les dhāraṇī, la repentance et les rites de protection.
Pour l’histoire de l’art, l’intérêt est immédiat. Les statues, monastères, pagodes, sanctuaires de montagne et programmes architecturaux ne sont pas des illustrations secondaires d’idées doctrinales : ils sont des instruments de légitimation, de protection, de production de mérite et de transformation du territoire. Le livre montre ainsi comment le Silla fut progressivement reconfiguré comme une terre bouddhique, puis interprété à travers la cosmologie Hwaŏm.
Ce que le livre permet de comprendre
- Le modèle « élite / populaire » ne fonctionne pas.Les pratiques souvent qualifiées de populaires — culte des images, miracles, dhāraṇī, récitations, rites de repentance — sont aussi celles des moines éminents, de la royauté et de l’aristocratie.
- Les cultes structurent mieux l’histoire religieuse que les « écoles ».Maitreya, Avalokiteśvara et Amitābha ne forment pas des traditions étanches. Leurs pratiques se chevauchent, se combinent et sont progressivement absorbées dans un cadre Hwaŏm.
- Hwaŏm est une pratique autant qu’une doctrine.Chez Ŭisang et ses héritiers, la cosmologie de l’Avataṃsaka Sūtra organise récitation, dévotion, repentance, culte des bodhisattvas, protection de l’État et compréhension du chemin d’éveil.
- Le territoire du Silla devient un paysage bouddhique.Des montagnes, monastères et lieux anciens sont réinterprétés comme traces de bouddhas, demeures de bodhisattvas ou équivalents coréens de sites sacrés chinois et indiens.
Apports pour l’histoire de l’art, le bouddhisme et l’histoire de l’Asie
Pour l’histoire de l’art, le livre relie directement iconographie, architecture et pratiques. Les images de Maitreya ou d’Avalokiteśvara sont commandées pour obtenir un fils, protéger une famille, produire du mérite ou stabiliser l’ordre politique. Hwangnyongsa, Pulguksa, Sŏkkuram, Odaesan et Naksan deviennent des dossiers où formes, rites et territoire doivent être étudiés ensemble.
Pour l’histoire du bouddhisme, Richard D. McBride, II remet les pratiques au centre. Il montre que le bouddhisme vécu au Silla est un assemblage de récitation, visualisation, culte d’images, offrandes, divination, repentance, dhāraṇī et rites d’État, et non la simple application locale de systèmes doctrinaux importés.
Pour l’histoire de l’Asie, l’ouvrage replace le Silla dans un espace connecté aux dynasties du Nord de la Chine, aux Tang, au Koguryŏ, au Paekche et au Japon. La transmission n’est pas seulement intellectuelle : elle concerne des rites, des modèles de souveraineté, des images, des institutions et des manières de sacraliser l’espace.
Sites, monuments, œuvres et personnages à retenir
- HwangnyongsaMonastère royal majeur de Kyŏngju, lié à la légitimation de la royauté, aux rites de protection de l’État et à la grande pagode en bois à neuf niveaux.
- OdaesanRéinterprétation coréenne du mont Wutai : la montagne devient un centre rituel Hwaŏm où les divinités de l’Avataṃsaka Sūtra sont invoquées pour protéger le royaume.
- NaksanSite associé à Avalokiteśvara sur la côte orientale du Silla ; il matérialise la transplantation d’une géographie sacrée bouddhique dans le paysage coréen.
- PulguksaComplexe que Richard D. McBride, II lit comme une synthèse spatiale de plusieurs cultes, intégrés dans un horizon Hwaŏm où se rencontrent Vairocana, Avalokiteśvara et Amitābha.
- SŏkkuramSanctuaire rupestre artificiel dont l’iconographie est interprétée dans le débat entre Śākyamuni, Amitābha et Vairocana ; Richard D. McBride, II privilégie une lecture englobante compatible avec Hwaŏm.
- ŬisangFigure centrale de l’implantation de Hwaŏm au Silla ; son enseignement lie l’Avataṃsaka Sūtra à une pratique religieuse concrète et à un réseau de monastères.
- WŏnhyoExégète majeur que Richard D. McBride, II refuse d’enfermer dans une « école » ; il illustre le croisement entre exégèse, Hwaŏm, dévotion et prédication auprès de publics variés.
- Maitreya et AvalokiteśvaraDeux cultes fondamentaux pour comprendre l’art, la dévotion et la politique religieuse du Silla : le premier est fortement lié aux hwarang et aux élites, le second devient une figure de secours accessible à des milieux sociaux plus larges.
Thèse ou idée directrice de l’auteur
La réussite de l’implantation du bouddhisme au Silla s’explique d’abord par l’adoption et la promotion de cultes bouddhiques par les élites sociales et religieuses. Ces cultes — notamment ceux de Maitreya, Avalokiteśvara et Amitābha — furent ensuite réorganisés dans le cadre Hwaŏm, qui offrait une cosmologie capable d’articuler pratiques, images, protection politique et sacralisation du territoire. Le bouddhisme « populaire » n’est donc pas un niveau inférieur de la religion : il correspond largement au bouddhisme mahāyāna ordinaire pratiqué aussi par les élites.
Ce que ce livre change dans notre compréhension du sujet
Après cette lecture, il devient difficile de présenter l’histoire du bouddhisme du Silla comme une série de systèmes doctrinaux importés de Chine puis organisés en écoles distinctes. Les mêmes moines apparaissent comme exégètes, ritualistes, dévots et acteurs politiques. Les mêmes cultes traversent les catégories sociales et doctrinales.
Le second déplacement concerne l’espace. La diffusion du bouddhisme ne consiste pas seulement à introduire de nouveaux textes ou de nouvelles images : elle transforme la géographie. Monastères, montagnes, grottes et anciens lieux sacrés sont réinscrits dans une histoire bouddhique universelle. Hwaŏm fournit alors un langage puissant pour faire du Silla non plus une périphérie, mais une véritable terre du Buddha-Dharma.
Limites du livre
Pour qui est ce livre ?
Verdict
La force du livre est de déplacer la question de « ce que les bouddhistes pensaient » vers « ce qu’ils faisaient, finançaient, construisaient et vénéraient ». Pour une recherche sur l’art bouddhique du Silla, Hwaŏm ou la sacralisation du paysage coréen, il fournit un cadre interprétatif extrêmement fécond, à condition de garder à l’esprit les limites de ses sources tardives.